Regards croisés des chercheurs de l’OMF sur l’encéphalomyélite myalgique (EM/SFC)
Les grandes hypothèses sur l’EM/SFC mises en commun par les chercheurs de l’OMF
Une table ronde exceptionnelle a réuni Ron Davis (Stanford), Jonas Bergquist (Uppsala), Wenzhong Xiao (Harvard), David Systrom (Harvard), Alain Moreau (Montréal) et Chris Armstrong (Melbourne). Leur objectif : croiser leurs observations pour comprendre pourquoi l’encéphalomyélite myalgique varie autant d’un patient à l’autre, tout en restant une maladie profondément cohérente sur le plan biologique.
L’EM/SFC n’a rien de psychologique : les données sont formelles
David Systrom rappelle que les résultats d’épreuves d’effort invasives montrent des anomalies organiques nettes : vaisseaux trop relâchés, insuffisance de précharge, mauvais aiguillage du sang vers les muscles, et baisse de la capacité à extraire l’oxygène.
Beaucoup de patients ont été explorés pendant des années par des spécialistes sans diagnostic, mais les mesures objectives distinguent clairement l’EM/SFC du déconditionnement ou de causes psychiatriques.
Pourquoi les symptômes diffèrent-ils autant ?
Jonas Bergquist souligne l’aspect multisystémique de la maladie : cerveau, muscles, circulation, immunité, métabolisme. Chaque personne n’a pas les mêmes organes touchés ni avec la même intensité, ce qui crée une variabilité importante.
Chris Armstrong montre que le nombre de co-morbidités est même un indicateur prédictif d’avoir un diagnostic d’EM/SFC et d’en avoir une forme plus sévère.
Les sous-groupes se distinguent clairement dans les données
Wenzhong Xiao a analysé plus de 5 000 réponses de patients. Plusieurs profils émergent : formes sévères avec de nombreux symptômes, profils dominés par le POTS, profils dominés par la douleur ou le brouillard cognitif, et formes plus légères.
Ces sous-groupes réagissent différemment à certains traitements, ce qui ouvre la voie à une médecine beaucoup plus personnalisée.
L’hypothèse du “shunt du tryptophane”
Ron Davis explique qu’un mécanisme appelé “itaconate shunt” détournerait certaines molécules du cycle de Krebs, empêchant une production normale d’énergie.
Ce détournement survient lors d’infections aiguës et rend les gens fatigués. Chez certaines personnes, il pourrait rester “bloqué” après l’infection — ou être maintenu par une infection persistante.
Deux patients ayant pris des inhibiteurs de JAK sont entrés en rémission complète, mais d’autres n’ont pas répondu, ce qui montre qu’il existe probablement plusieurs mécanismes dans la maladie.
Aucune destruction permanente : la maladie est réversible
Davis insiste sur un point très important : les patients qui ont guéri retrouvent un état totalement normal. Il n’y a aucun signe que l’EM/SFC endommage les organes ou laisse des séquelles irréversibles.
Cela indique que la maladie est un état biologique dysfonctionnel mais entièrement récupérable.
Rôle clé du MPE
Alain Moreau rappelle que le MPE est central et qu’étudier les patients sévères permet de comprendre ce qui s’emballe dans l’organisme.
David Systrom a observé dans des biopsies musculaires que les mitochondries sont parfois moins nombreuses (citrate synthase abaissée) et que la chaîne respiratoire est altérée chez certains patients.
Chris Armstrong montre que les premières minutes après un effort révèlent des différences biologiques nettes, peut-être le reflet miniature de ce qui arrive lors du déclencheur initial de la maladie.
Des modèles animaux pour tester des traitements
Ron Davis explique que l’équipe de l’Université de l’Utah a créé des poissons zèbres porteurs du gène activant ce shunt métabolique. Lorsqu’on active ce mécanisme, les poissons nagent moins, exactement comme des patients épuisés.
Ce modèle permet de tester automatiquement des milliers de médicaments déjà approuvés, ce qui pourrait accélérer l’arrivée d’un traitement.
Événements primaires vs réponses secondaires
Alain Moreau rappelle qu’une grande difficulté est de distinguer ce qui déclenche la maladie de ce qui est une réponse compensatoire. Certaines réponses normales peuvent devenir pathologiques si elles restent bloquées.
À quoi ressembleront les traitements demain ?
Tous s’accordent sur une approche très personnalisée selon les sous-groupes : métabolique, immunitaire, vasculaire, neurologique.
Certains patients répondent après plusieurs mois, comme l’aripiprazole (Abilify) qui a mis quatre mois avant d’aider le fils de Ron Davis.
L’objectif est de débloquer le mécanisme principal, ou au minimum d’améliorer nettement l’énergie, la cognition ou la circulation.