Altérations énergétiques, immunitaires et vasculaires dans l’EM/SFC : une étude multimodale australienne (2025)
Par ClémencePourquoi cette étude ?
Les auteurs ont voulu mieux comprendre l’EM/SFC en observant trois systèmes biologiques en même temps : la production d’énergie par les cellules, le fonctionnement du système immunitaire, et les protéines présentes dans le sang qui reflètent la santé des vaisseaux sanguins. L’objectif est de voir si ces systèmes montrent des différences mesurables chez les patients par rapport aux personnes en bonne santé, ce qui pourrait éclairer certaines causes biologiques de la maladie.
La démarche globale
Beaucoup d’études précédentes se concentraient sur un seul domaine à la fois (par exemple seulement l’immunité, ou seulement l’énergie cellulaire). Ici, les auteurs combinent plusieurs analyses pour vérifier si ces anomalies existent simultanément chez les mêmes patients. Si oui, cela suggérerait un dysfonctionnement coordonné plutôt qu’un problème isolé.
🩵 L’essentiel
🔹 Cette étude australienne analyse simultanément trois systèmes biologiques chez des personnes atteintes d’EM/SFC :
l’énergie cellulaire, le système immunitaire et les protéines liées aux vaisseaux sanguins.
🔹 Les chercheurs observent des signes de stress énergétique, avec des modifications de molécules clés impliquées dans la production d’énergie des cellules.
🔹 L’étude met en évidence des différences dans certaines cellules immunitaires (cellules T, cellules NK, cellules dendritiques), suggérant une réponse immunitaire altérée.
🔹 Des protéines associées au système vasculaire sont plus élevées chez les patients, ce qui renforce l’hypothèse d’un rôle de la microcirculation dans l’EM/SFC.
🔹 Ces anomalies sont observées ensemble, dans le même groupe de patients, suggérant un dérèglement coordonné de plusieurs systèmes biologiques.
🔹 L’étude montre des associations, mais ne permet pas de déterminer ce qui est cause ou conséquence. D’autres travaux seront nécessaires pour confirmer et approfondir ces résultats.
Qui a participé ?
L’étude a inclus 61 personnes atteintes d’EM/SFC et 61 personnes en bonne santé. Les deux groupes étaient du même âge et du même sexe, ce qui améliore la fiabilité des comparaisons. Les patients répondaient aux critères canadiens de diagnostic, et présentaient des limitations physiques importantes, ce qui correspond à des formes sévères d’EM/SFC.
Comment l’étude a été faite
Les chercheurs ont analysé le sang de chaque participant. Ils ont mesuré : des molécules liées à l’énergie cellulaire (ATP, ADP, AMP), les proportions de cellules immunitaires (comme les lymphocytes T, les cellules NK et les cellules dendritiques), ainsi que plus de 300 protéines du plasma, grâce à des techniques avancées de spectrométrie de masse.
Énergie cellulaire : ATP, ADP, AMP
L’ATP est la molécule qui fournit l’énergie aux cellules. L’ADP et l’AMP sont des formes dérivées de l’ATP, utilisées pour produire ou récupérer de l’énergie. Les cellules immunitaires des patients montrent un ratio ATP/ADP plus faible, ce qui signifie qu’elles produisent moins d’énergie disponible. Cela indique un stress énergétique cellulaire.
AMP dans le plasma
Le plasma des patients contient davantage d’AMP, une molécule qui signale qu’une cellule manque d’énergie. L’augmentation de l’AMP est donc associée à une tension énergétique au niveau de l’organisme. Cette observation est cohérente avec le symptôme de fatigue profonde présent dans l’EM/SFC.
NAD⁺ et NADPH expliqués
Dans les cellules immunitaires des patients, les niveaux de NAD⁺ sont plus élevés, et le rapport NADP⁺/NADPH est modifié. Le NAD⁺ et le NADPH sont des « cofacteurs », c’est-à-dire des molécules utilisées par les mitochondries pour produire de l’énergie et gérer le stress oxydatif. Leur variation suggère une tentative d’adaptation face aux difficultés énergétiques observées.
Le tryptophane et ses dérivés
Le tryptophane est un acide aminé que l’organisme transforme en plusieurs molécules intermédiaires. Certaines d’entre elles sont impliquées dans la fabrication du NAD⁺. Dans cette étude, les patients présentent : plus de 3HK (3-hydroxykynurénine), moins de PIC (acide picolinique), moins de QUIN (acide quinolinique), et moins de KYNA (acide kynurénique). Ces dérivés sont des étapes naturelles du métabolisme. Leur déséquilibre indique une modification de cette voie chez les patients.
Ce que signifient 3HK, PIC et QUIN
3HK est une molécule connue pour favoriser le stress oxydatif, c’est-à-dire un excès de molécules agressives qui peuvent endommager les cellules. PIC et QUIN sont des molécules qui servent de bases pour fabriquer du NAD⁺, essentiel à la production d’énergie mitochondriale. Leur baisse peut donc contribuer à limiter la synthèse d’énergie. Ce schéma est cohérent avec les résultats sur l’ATP.
Cellules T effectrices
Les patients montrent moins de cellules T appelées « mémoires effectrices » : ce sont des cellules qui gardent en mémoire des infections passées et répondent rapidement lorsqu’elles réapparaissent. Leur diminution, observée pour les cellules CD4⁺, CD8⁺ et gamma-delta, indique un système immunitaire moins préparé à réagir efficacement.
Cellules NK et gamma-delta terminales
Les cellules NK « terminales » CD56lowCD16+, qui ont une forte capacité à détruire les cellules infectées, sont moins nombreuses chez les patients. Les cellules T gamma-delta terminales, qui ont aussi une fonction de surveillance immunitaire, sont également réduites. Ces résultats suggèrent une baisse des capacités immunitaires cytotoxiques.
Cellules dendritiques (DC)
Les patients montrent moins de cellules dendritiques conventionnelles CD1c+CD141−, qui sont essentielles pour activer et guider les cellules T. À l’inverse, ils montrent davantage de cellules dendritiques plasmacytoïdes CD123+, impliquées notamment dans la réponse aux virus. Cette redistribution peut refléter un déséquilibre de la signalisation immunitaire.
Cytokines dans le plasma
Les taux de cytokines mesurés (IL-1β, IL-6, IL-10, TNF, IFN-γ, etc.) ne montrent pas de différence significative entre patients et témoins. Ces molécules servent à mesurer l’inflammation systémique. Leur stabilité suggère que les anomalies observées dans l’immunité ne s’accompagnent pas d’une inflammation globale mesurable par ces marqueurs.
Protéines vasculaires et structurelles
Plusieurs protéines mesurées dans le plasma sont plus élevées chez les patients, notamment THBS1 (thrombospondine), LYVE1, VASN et VWF (facteur von Willebrand). Ces protéines sont liées à la structure des vaisseaux sanguins, à la coagulation, à l’adhésion cellulaire et au maintien des tissus. Leur augmentation indique un environnement vasculaire modifié.
Rôle potentiel de ces signaux
THBS1 et VWF participent à la coagulation et à l’adhésion des plaquettes. LYVE1 est liée aux vaisseaux lymphatiques, et VASN à la signalisation cellulaire des tissus vasculaires. Ensemble, ces changements suggèrent une altération de la fonction vasculaire, possiblement en lien avec le flux sanguin et la microcirculation. Cela correspond à des hypothèses déjà évoquées dans l’EM/SFC, mais cela devra être confirmé.
Modèle prédictif CART
Les auteurs ont utilisé un algorithme statistique appelé CART pour voir si certaines variables biologiques pouvaient distinguer un patient d’un témoin. Plusieurs protéines vasculaires, ainsi que l’AMP plasmatique, ressortent comme des indicateurs potentiels. Ce modèle est prometteur mais reste exploratoire : il devra être testé sur d’autres groupes avant d’être fiable.
Trois systèmes affectés ensemble
Cette étude montre des anomalies simultanées dans trois grandes dimensions biologiques : la production d’énergie cellulaire, la fonction immunitaire, et le système vasculaire. Le fait que ces résultats apparaissent dans la même cohorte renforce leur cohérence. Les auteurs suggèrent que ces systèmes pourraient être liés entre eux dans la maladie.
Limites importantes
L’étude ne permet pas de savoir si les anomalies observées sont la cause de la maladie, sa conséquence, ou les deux. Les mesures ont été faites à un seul moment, ce qui ne montre pas l’évolution dans le temps. De plus, même si les résultats sont solides statistiquement, ils devront être confirmés par des études indépendantes et plus larges.
Source
Heng, B., Babecki, S., Bhardwaj, A. A., Sanislav, C., Peres, A. S., Guillemin, G. J., Steele, R., Islam, Y., & Shrestha, K. (2025). Multimodal metabolomic, immunologic, and proteomic profiling reveals coordinated abnormalities across energy, immune, and vascular systems in ME/CFS. Cell Reports Medicine, 6, 102514. https://doi.org/10.1016/j.xcrm.2025.102514