mai 20, 2026

Covid Long et EM/SFC : derrière des symptômes proches, deux dynamiques immunitaires différentes

Par Clémence

Depuis le début de la pandémie, une question traverse la recherche sur les maladies post-infectieuses : le Covid Long et l’EM/SFC correspondent-ils à une seule et même maladie, ou à plusieurs états biologiques proches mais distincts ?

Les symptômes, eux, se ressemblent souvent de manière frappante. Fatigue écrasante, malaise post-effort, troubles cognitifs, dysautonomie, hypersensibilités, perturbations du sommeil… Au point que de nombreux patients Covid Long remplissent aujourd’hui les critères diagnostiques de l’EM/SFC. Pourtant, malgré ces similitudes cliniques, les analyses médicales classiques restent largement incapables de distinguer les deux pathologies.

Une nouvelle étude publiée en mai 2026 dans International Journal of Molecular Sciences apporte des éléments particulièrement intéressants à ce débat. Grâce à une analyse immunologique approfondie réalisée chez plus de 200 participants, les chercheurs observent des signatures immunitaires différentes entre le Covid Long et l’EM/SFC, suggérant que les deux maladies pourraient partager certains mécanismes biologiques… tout en évoluant selon des trajectoires immunitaires partiellement distinctes.

Une étude menée par plusieurs équipes bulgares et internationales

Les travaux ont été réalisés principalement par des chercheurs affiliés à l’Université Médicale de Plovdiv et au Centre National des Maladies Infectieuses et Parasitaires de Sofia, en Bulgarie. Parmi les auteurs figure également Michael Maes, chercheur connu pour ses travaux sur l’inflammation chronique, le stress oxydatif et les maladies post-infectieuses.

Leur objectif était ambitieux : comprendre si certaines cellules immunitaires se comportent différemment dans le Covid Long et l’EM/SFC, et si ces différences pourraient aider à mieux comprendre les mécanismes biologiques sous-jacents.

Pour cela, les chercheurs ont analysé plusieurs populations immunitaires clés : les monocytes, les cellules dendritiques et différents sous-types de lymphocytes T.

Pourquoi les monocytes et les cellules dendritiques intéressent autant les chercheurs

Ces cellules jouent un rôle central dans l’orchestration des réponses immunitaires.

Les monocytes participent notamment aux réactions inflammatoires, à la réparation tissulaire et à la communication entre immunité innée et immunité adaptative. Certains profils de monocytes sont plutôt associés à l’inflammation, tandis que d’autres sont davantage impliqués dans la régulation immunitaire et les processus de réparation.

Les cellules dendritiques, elles, agissent comme des “sentinelles” immunitaires. Elles capturent des antigènes, activent les lymphocytes T et participent à la coordination globale des réponses immunitaires.

Depuis plusieurs années, de nombreuses études suggèrent que ces compartiments immunitaires pourraient être perturbés dans les maladies post-infectieuses chroniques. Mais peu de travaux avaient comparé aussi directement le Covid Long et l’EM/SFC.

Une méthodologie particulièrement rigoureuse

L’étude a inclus 103 patients atteints d’EM/SFC, 63 patients Covid Long et 41 sujets contrôles en bonne santé.

Les chercheurs ont utilisé une technique appelée cytométrie en flux multiparamétrique, capable d’analyser simultanément un grand nombre de marqueurs présents à la surface des cellules immunitaires.

L’un des points importants de cette étude concerne ses critères d’exclusion particulièrement stricts. Les participants souffrant de maladies auto-immunes, de cancers ou de plusieurs troubles psychiatriques étaient exclus. Les personnes ayant récemment pris certains traitements fréquemment utilisés dans ces pathologies — antihistaminiques, antidépresseurs, antiviraux, corticoïdes, bêtabloquants ou encore LDN — étaient également exclues afin de limiter les biais liés aux médicaments.

Même si cela ne reflète pas parfaitement la réalité clinique de nombreux patients, cette approche renforce la qualité méthodologique des analyses immunitaires réalisées.

Le Covid Long semble maintenir le système immunitaire dans un état d’alerte chronique

L’un des résultats les plus marquants concerne les monocytes dits “M2”, généralement associés à des fonctions de régulation immunitaire et de réparation tissulaire.

Chez les patients Covid Long, les chercheurs observent une augmentation importante de ces monocytes M2, accompagnée d’une hausse de plusieurs marqueurs liés à l’activation immunitaire, notamment CD80.

Mais en parallèle, certaines molécules habituellement associées à l’activation cellulaire semblent diminuer. Ce paradoxe intrigue particulièrement les auteurs.

Autrement dit, le système immunitaire semble continuer à fonctionner comme s’il faisait face à une stimulation persistante… tout en montrant progressivement des signes d’épuisement fonctionnel.

Les chercheurs évoquent ainsi un état d’“activation chronique avec exhaustion immunitaire”, où certaines cellules immunitaires resteraient durablement mobilisées mais deviendraient progressivement moins efficaces.

Cette hypothèse rejoint plusieurs travaux récents suggérant que certains patients Covid Long pourraient présenter une forme d’inflammation persistante de bas grade, accompagnée d’anomalies métaboliques et immunitaires durables.

Dans l’EM/SFC, le tableau immunitaire semble différent

Chez les patients atteints d’EM/SFC, les chercheurs observent un profil moins marqué par l’activation chronique et davantage associé à des anomalies de coordination immunitaire.

Plusieurs molécules impliquées dans la communication entre cellules immunitaires étaient diminuées, notamment CD80 et CCR7/CD197.

Le CCR7 intrigue particulièrement les chercheurs car cette molécule joue un rôle important dans le déplacement des cellules immunitaires vers les ganglions lymphatiques et dans l’organisation des réponses immunitaires adaptatives.

Sa diminution pourrait donc refléter un défaut plus profond de circulation, de coordination ou d’orientation des réponses immunitaires.

Les auteurs décrivent ainsi un état davantage compatible avec une immunodysrégulation ou une forme d’immunosuppression fonctionnelle, différente du profil plus inflammatoire observé dans le Covid Long.

Les cellules dendritiques pourraient jouer un rôle important

Les chercheurs ont également observé des différences importantes concernant les cellules dendritiques.

Chez les patients Covid Long, leur nombre était augmenté et plusieurs marqueurs suggéraient une activation persistante de ces cellules.

Comme les cellules dendritiques jouent un rôle central dans la présentation des antigènes et l’activation des lymphocytes T, ces résultats pourraient refléter une stimulation antigénique prolongée.

Autrement dit, certaines composantes du système immunitaire pourraient continuer à se comporter comme si un signal inflammatoire ou infectieux persistait encore.

Les auteurs restent prudents et ne concluent pas à la présence persistante du virus lui-même. Mais ces résultats alimentent les hypothèses actuelles autour d’une stimulation immunitaire chronique prolongée dans une partie du Covid Long.

Des signes d’épuisement immunitaire apparaissent aussi au niveau des lymphocytes T

L’étude montre également des modifications des lymphocytes T chez les patients présentant les formes les plus symptomatiques.

Les chercheurs observent notamment une diminution des lymphocytes T naïfs, accompagnée d’une augmentation de profils davantage orientés vers l’activation ou la mémoire immunitaire.

Ce type de profil est fréquemment observé dans des contextes de stimulation immunitaire prolongée, où certaines cellules immunitaires finissent progressivement par perdre en efficacité.

Les auteurs évoquent ainsi la possibilité d’une activation antigénique chronique, d’un épuisement progressif du système immunitaire adaptatif ou encore d’une difficulté à revenir vers un état immunitaire normal après l’infection initiale.

Une distinction biologique encore imparfaite

Pour déterminer si ces signatures immunitaires permettaient réellement de différencier les deux maladies, les chercheurs ont utilisé plusieurs modèles statistiques complexes.

Les résultats montrent une capacité modérée à distinguer l’EM/SFC du Covid Long sur le plan immunologique.

Cela signifie que les deux maladies partagent probablement plusieurs mécanismes biologiques importants, mais que certaines voies immunitaires semblent diverger.

Les différences les plus marquées concernaient notamment : la polarisation des monocytes, les cellules dendritiques, les mécanismes de costimulation immunitaire ainsi que certains marqueurs d’épuisement immunitaire.

Les auteurs soulignent néanmoins que ces résultats restent insuffisants pour créer un test diagnostique utilisable en clinique.

Ce que cette étude ne montre pas

Comme souvent dans ce domaine, plusieurs limites importantes doivent être gardées à l’esprit.

L’étude est transversale : les analyses ont été réalisées à un seul moment. Il est donc impossible de savoir si les anomalies observées sont à l’origine des maladies ou si elles apparaissent secondairement au cours de leur évolution.

Les groupes restent également relativement modestes pour des analyses immunologiques aussi complexes, et il est probable que l’EM/SFC comme le Covid Long regroupent en réalité plusieurs sous-types biologiques encore mal identifiés.

Enfin, l’exclusion des patients prenant certains traitements améliore la rigueur scientifique de l’étude, mais rend aussi les résultats moins représentatifs d’une partie importante des patients réels suivis en pratique clinique.

Une pièce supplémentaire dans le puzzle des maladies post-infectieuses

Cette étude ne prouve pas que le Covid Long et l’EM/SFC sont deux maladies totalement distinctes. Elle ne permet pas non plus d’identifier un biomarqueur définitif.

En revanche, elle renforce l’idée que les maladies post-infectieuses chroniques reposent sur des perturbations biologiques réelles, complexes et mesurables.

Surtout, les résultats suggèrent que derrière des symptômes très proches pourraient se cacher des dynamiques immunitaires partiellement différentes. Le Covid Long semble davantage associé à une activation immunitaire persistante accompagnée de signes d’épuisement, tandis que l’EM/SFC pourrait présenter une désorganisation immunitaire plus profonde et moins coordonnée.

Ces travaux s’inscrivent dans une tendance de fond de la recherche actuelle : celle qui considère de plus en plus les maladies post-infectieuses chroniques comme des états biologiques multisystémiques impliquant immunité, métabolisme, inflammation chronique et dysfonctionnements cellulaires durables.

Source

Petrov S. et al. Comprehensive Immunophenotyping of Monocytes and Dendritic Cells Suggests Distinct Pathophysiology in Chronic Fatigue Syndrome and Long COVID. International Journal of Molecular Sciences. 2026;27(10):4488. https://doi.org/10.3390/ijms27104488

Référence