mai 19, 2026

Quand la psychiatrie questionne la psychologisation du Long Covid et de l’EM/SFC

Par Clémence

Un nouvel article publié en 2026 dans la revue psychiatrique allemande Psychiatrische Praxis apporte une prise de position particulièrement forte dans le débat autour du Long Covid et de l’EM/SFC. Les auteurs, issus notamment du service de psychiatrie et psychothérapie de l’Universitätsklinikum Leipzig, alertent sur les risques de la psychologisation de ces maladies et appellent à une approche plus prudente, plus rigoureuse et davantage centrée sur les données biologiques émergentes comme sur l’expérience des patients.

Une évolution importante dans le débat

Les auteurs rappellent que les connaissances scientifiques sur le Long Covid et l’EM/SFC ont fortement évolué ces dernières années. De nombreuses études mettent aujourd’hui en évidence :

🔹 une activation immunitaire persistante,
🔹 des dysfonctions mitochondriales et endothéliales,
🔹 des phénomènes de neuroinflammation,
🔹 ainsi qu’une aggravation physiologique induite par l’effort.

Ils rappellent également que l’EM/SFC est reconnue depuis 1969 par l’Organisation mondiale de la santé comme maladie neurologique.

Le texte insiste particulièrement sur le rôle central du malaise post-effort (MPE), symptôme cardinal de l’EM/SFC également observé chez une partie des patients Long Covid. Les auteurs soulignent que cette aggravation post-effort peut être sévère, prolongée, parfois irréversible, et conduire jusqu’à une perte importante d’autonomie voire à une dépendance complète.

L’article montre également qu’un changement important est en train de s’opérer dans le débat scientifique. Selon les auteurs, l’idée d’un Long Covid ou d’une EM/SFC principalement psychique n’est aujourd’hui plus soutenable au regard des données biologiques accumulées.

Le débat s’est progressivement déplacé vers une autre question : les facteurs psychologiques jouent-ils un rôle majeur dans la chronicisation ou l’entretien de la maladie ?

La notion de « psychologisation »

L’article distingue deux formes de psychologisation :

🔹 la « psychologisation primaire », qui considère la maladie comme essentiellement psychique ;

🔹 la « psychologisation secondaire », qui reconnaît une origine biologique mais attribue la chronicisation à des mécanismes tels que des croyances dysfonctionnelles, un mauvais coping, l’évitement ou le déconditionnement.

Les auteurs estiment que même cette seconde approche peut avoir des conséquences concrètes et potentiellement graves pour les patients.

Selon eux, la question n’est pas seulement théorique. Les modèles explicatifs influencent directement les recommandations thérapeutiques, les décisions médicales, les expertises administratives et la manière dont les patients sont perçus.

Les risques des thérapies d’activation

Une partie importante de l’article concerne les approches thérapeutiques reposant sur l’augmentation progressive de l’activité physique ou sur la « Graded Exercise Therapy » (GET).

Les auteurs rappellent que, dans l’EM/SFC avec MPE, le dépassement des capacités physiologiques peut entraîner une aggravation parfois durable voire irréversible de l’état des patients.

Ils citent notamment :

🔹 des témoignages de patients décrivant des détériorations après des programmes de réhabilitation ou des recommandations d’exercice ;

🔹 une grande enquête américaine dans laquelle 50 % des patients ayant essayé la GET rapportaient une aggravation nette de leur état, contre seulement 10 % rapportant une légère amélioration.

Les auteurs soulignent que ces approches reposent souvent sur l’idée que les patients souffriraient principalement de déconditionnement ou d’évitement de l’effort, alors que les données biologiques récentes suggèrent plutôt des anomalies du métabolisme énergétique et des réponses physiologiques anormales à l’effort.

Ils rappellent également que certaines études montrent des anomalies musculaires s’aggravant après effort chez des patients Long Covid et EM/SFC, distinctes de celles observées après simple alitement chez des personnes saines.

L’invalidation du vécu des patients

L’article aborde ensuite la question de la stigmatisation et de l’invalidation du vécu des patients.

Les auteurs rapportent que de nombreuses personnes atteintes d’EM/SFC ou de Long Covid décrivent :

🔹 des accusations implicites d’anxiété ou d’hypersensibilité ;

🔹 des soupçons de « gain secondaire » ;

🔹 une remise en question de leur perception corporelle ;

🔹 ou encore l’idée que leurs symptômes seraient entretenus par des problèmes psychologiques non résolus.

Ils citent une enquête menée en 2024 dans laquelle plus de 80 % des participants rapportaient avoir vécu une psychologisation de leur maladie, expérience fortement associée à un sentiment de stigmatisation et à une perte de confiance envers la médecine.

Les auteurs soulignent également que cette invalidation du vécu peut avoir des conséquences concrètes sur la prise en charge des patients.

Le pacing et le problème du « déconditionnement »

Les auteurs insistent sur un point essentiel : lorsque les limites physiologiques ressenties par les patients sont interprétées comme des croyances erronées ou de l’évitement, cela peut compromettre le pacing.

Le pacing correspond à une gestion prudente de l’énergie visant à éviter les aggravations post-effort. Selon les auteurs, considérer les limites des patients comme un problème psychologique peut conduire à invalider les principaux outils dont disposent les malades pour tenter de stabiliser leur état.

Dans cette logique, certaines approches thérapeutiques peuvent conduire les patients à dépasser des seuils physiologiques pathologiques, avec un risque d’aggravation.

Une critique du modèle biopsychosocial

Les auteurs critiquent également l’usage parfois trop vague du modèle biopsychosocial dans le Long Covid et l’EM/SFC.

Ils rappellent que ce modèle ne permet pas, à lui seul, de déterminer l’importance réelle des facteurs psychologiques dans une maladie donnée. Selon eux, lorsque les mécanismes biologiques restent encore imparfaitement compris, il existe un risque de surestimer arbitrairement les dimensions psychologiques sans validation empirique solide.

Le texte souligne aussi que l’idée selon laquelle « toute maladie chronique comporte forcément une part psychologique importante » ne constitue pas une preuve scientifique applicable automatiquement au Long Covid ou à l’EM/SFC.

Les limites de certains questionnaires psychiatriques

L’article soulève également un problème méthodologique important concernant certains outils utilisés pour évaluer anxiété et dépression.

Les auteurs expliquent que plusieurs questionnaires psychiatriques incluent des symptômes comme :

🔹 la fatigue,
🔹 les troubles du sommeil,
🔹 les difficultés de concentration,
🔹 ou le ralentissement psychomoteur.

Or ces symptômes sont également centraux dans l’EM/SFC et le Long Covid. Selon les auteurs, cela peut conduire à surestimer artificiellement les comorbidités psychiatriques chez ces patients.

Ils rappellent qu’une comorbidité psychiatrique éventuelle ne signifie pas que la maladie elle-même soit psychique.

Des conséquences médicales et sociales importantes

Les auteurs évoquent aussi les conséquences institutionnelles de cette psychologisation :

🔹 difficultés d’accès aux soins somatiques ;

🔹 diagnostics psychiatriques inappropriés ;

🔹 problèmes lors des demandes de handicap, d’invalidité ou d’assurance ;

🔹 sous-estimation des limitations physiques réelles ;

🔹 et parfois des situations extrêmement graves concernant des familles d’enfants atteints d’EM/SFC, avec des accusations de mauvaise prise en charge parentale ou de syndrome de Münchhausen par procuration.

Les auteurs insistent sur le fait que ces conséquences ne relèvent pas uniquement d’un débat théorique, mais peuvent avoir des répercussions concrètes sur la vie des patients et de leurs proches.

Une critique des études psychothérapeutiques

L’article critique également la méthodologie de certaines études portant sur des approches psychothérapeutiques ou de réhabilitation dans le Long Covid et l’EM/SFC.

Les auteurs dénoncent notamment :

🔹 l’absence fréquente d’évaluation sérieuse des effets indésirables ;

🔹 la mauvaise prise en compte du MPE ;

🔹 l’utilisation excessive de critères subjectifs ;

🔹 ainsi que des taux élevés d’abandon pouvant masquer des aggravations.

Ils estiment que les interventions psychothérapeutiques et de réhabilitation devraient être soumises aux mêmes exigences de sécurité et de surveillance des effets indésirables que les essais médicamenteux.

Les auteurs considèrent qu’en présence de risques potentiellement importants pour les patients, le principe médical du « primum non nocere » (« d’abord ne pas nuire ») devrait conduire à un niveau d’exigence méthodologique particulièrement élevé.

Ce que les auteurs ne disent pas

Les auteurs ne nient pas l’existence de souffrances psychiques, ni l’intérêt potentiel d’un accompagnement psychothérapeutique adapté lorsque celui-ci est souhaité par le patient.

Ils reconnaissent également l’existence possible de comorbidités psychiatriques.

Cependant, ils insistent sur le fait que cela ne doit pas conduire à requalifier l’EM/SFC ou le Long Covid en troubles psychiques, ni à pathologiser systématiquement les stratégies d’adaptation ou les perceptions corporelles des patients.

Une conclusion particulièrement forte

La conclusion de l’article est claire : les auteurs estiment que l’attribution de facteurs psychologiques à la genèse ou au maintien du Long Covid et de l’EM/SFC n’est actuellement ni suffisamment démontrée, ni sans risque pour les patients.

Ils appellent la psychiatrie et la psychothérapie à reconnaître les limites de leur champ, à éviter les extrapolations non fondées et à prendre au sérieux l’expérience rapportée par les patients.

Selon eux, les diagnostics psychiatriques ne devraient pas devenir une « solution par défaut » face à des maladies encore insuffisamment comprises biologiquement.

Cet article ne rejette pas la psychiatrie ou la psychothérapie. Il défend au contraire une psychiatrie plus spécifique, plus prudente, davantage fondée sur les preuves et attentive aux données biologiques émergentes comme au vécu des malades.

Source

Schomerus, G., Nicolas, M. L., Fritz, F., Schneider, D., & Büchner, R. (2026). Welche Rolle spielt „die Psyche“? Long COVID und ME/CFS als Prüfsteine für eine evidenzbasierte und patientinnenorientierte Psychiatrie und Psychotherapie*. Psychiatrische Praxis. Advance online publication. https://share.google/mya3oorcFCPlsW5pv